Khiva n est pas qu un décor de cinéma. Derrière les murs ocres de l Ichane-Kala vit une communauté, des artisans, des familles. Dilnoza, guide locale depuis 14 ans, nous ouvre les portes de la vraie Khiva.

C’est en septembre, à l’heure dorée où le soleil effleure le Kalta Minor, que nous avons rencontré Dilnoza Yusupova devant la porte Ata Darvaza. Elle attendait, tranquille, chapan coloré sur les épaules, un groupe de retraités français qu’elle allait guider dans les ruelles de l’Ichane-Kala pour la quatrième fois de la semaine. Quatorze ans qu’elle fait ce chemin.

Guide certifiée depuis 2012, Dilnoza Yusupova est l’une des rares guides francophones spécialisées dans le Khorezm, la région historique dont Khiva est la capitale. Née à Ourguentch, à 35 kilomètrès de là, elle a grandi dans l’ombre de ces murailles qu’elle décrit aujourd’hui avec une précision d’archéologue et une passion d’amante. Elle accompagne des voyageurs français depuis 2012 et connaît le nom de chaque famille vivant encore derrière les remparts.

Dilnoza Yusupova

Guide officielle certifiée de Khiva — spécialiste de l'Ichane-Kala et de l'architecture khorezmine

« Guide depuis 14 ans, passionnée de l'architecture khorezmine et des traditions locales du Khorezm. Elle accompagne des voyageurs français depuis 2012. »

Pour vous faire une idée de la durée et du circuit à prévoir, consultez d’abord notre guide complet de Khiva avant de lire cet entretien — vous l’apprécierez davantage.


« Qu’est-ce qui vous a séduite à Khiva ? »

Pierre Valmont : Dilnoza, vous êtes née à Ourguentch, pas à Khiva elle-même. Comment cette ville est-elle entrée dans votre vie ?
**Dilnoza Yusupova :** J'avais sept ans quand mon père m'a amenée pour la première fois dans l'Ichane-Kala. Je me souviens exactement du moment où on a franchi la porte Ata Darvaza — le passage de la lumière du désert à cette atmosphère ocre, intérieure, presque médiévale. Mon père m'a dit : « Tu vois ces murs ? Ils ont résisté à Gengis Khan. » Je n'ai pas vraiment compris ce jour-là, mais quelque chose s'est imprimé. Vingt ans plus tard, j'explique ce même passage à des voyageurs venus de Paris ou de Lyon, et je vois dans leurs yeux la même stupéfaction.

« Ce que les touristes ratent le plus souvent »

PV : Après 14 ans de visites guidées, quelles sont les erreurs classiques que vous observez encore et encore ?
**D.Y. :** La première erreur, c'est de vouloir tout voir en une journée. L'Ichane-Kala est petite — 650 mètrès sur 400 — mais c'est une ville vivante, pas un musée à parcourir en jogging. Les gens achètent leur pass le matin, courrent de monument en monument avec leur appareil photo, et repartent épuisés en disant « c'est beau mais c'est vide ». Vide ! Parce qu'ils n'ont pas pris le temps d'entrer dans les ruelles latérales, de s'arrêter chez le sculpteur de bois de la ruelle Palvan-Kary, de goûter le chivit oshi — les nouilles vertes à l'ail sauvage que seules les vieilles femmes de Khiva savent encore préparer.

La deuxième erreur, c’est d’aller à Khiva en été. En juillet-août, il fait 43-45°C entre les remparts. Les pierres rayonnent. Les ruelles sans ombre deviennent un four. Je comprends les contraintes de vacances scolaires, mais si vous avez le choix, venez en octobre : la lumière de fin de journée transforme les briques en or pur, et vous croiserez deux fois moins de monde.

La troisième erreur ? Négliger Boukhara et Samarcande au profit de Khiva. Ces trois villes forment un triptyque — chacune parle une langue différente de l’histoire d’Asie centrale. Khiva sans Boukhara, c’est comme lire le chapitre 12 d’un roman sans les onze premiers.


« Le Kalta Minor : l’histoire vraie du minaret court »

PV : Le Kalta Minor est l'image emblématique de Khiva — ce minaret turquoise qui n'a jamais été achevé. Quelle est la vraie histoire ?
**D.Y. :** Les guides touristiques disent souvent que le minaret est resté inachevé parce que le khan Mohammed Amin est mort en 1855 pendant la guerre contre les Persans. C'est exact, mais la légende populaire est bien plus savoureuse. On raconte qu'il avait commandé un minaret si haut qu'on verrait depuis son sommet jusqu'à Boukhara, à 450 kilomètrès de là. L'architecte, dit-on, avait promis de construire un minaret identique à Boukhara pour le khan rival. Les deux khans se seraient disputés les services du même maître bâtisseur, et Mohammed Amin l'aurait fait exécuter pour trahison, condamnant par là même son propre projet.

La réalité est plus prosaïque : le chantier s’est arrêté à la mort du commanditaire, comme tant d’autres projets dynastiques. Ce qui nous reste — 26 mètrès de briques vernissées turquoise et bleues — est en réalité la base prévue d’un ensemble qui aurait culminé à 70-80 mètrès. Le plus large jamais construit dans le monde islamique à cette époque. L’inachèvement est devenu son identité. Je préfère ça.


« Les artisans vivants : qui perpétue les traditions ? »

PV : L'artisanat est omniprésent dans l'Ichane-Kala. Mais dans quelle mesure s'agit-il d'un artisanat vivant plutôt que d'une vitrine pour touristes ?
**D.Y. :** C'est la question que je redoute le plus, parce que la réponse est nuancée. Il y a effectivement des boutiques de souvenirs fabriqués en série, importés parfois de Chine, vendus dans des emballages « traditionnels ». Les touristes pressés les achètent sans s'en apercevoir.

Mais il y a aussi des artisans véritables. Nasim, sculpteur de bois, travaille rue Palvan-Kary depuis 1989. Sa famille vit dans l’Ichane-Kala depuis quatre générations. Il sculpte les colonnes de bois décorées selon les techniques khorézmiennes — des motifs géométriques que vous reconnaîtrez dans les plafonds de la mosquée Djuma aux 218 colonnes. Il vend ses pièces directement depuis son atelier, sans intermédiaire, et accepte volontiers d’expliquer son travail.

Gulnora tisse des coiffes brodées en soie d’une précision remarquable, avec les mêmes motifs pomegranate (grenade) que les textiles du XVIIIe siècle exposés dans les musées. Feruz fabrique des céramiques à l’ancienne glaçure plombifère, la technique traditionnelle de Khiva — différente de la céramique de Rishtan (cobalt sur blanc) ou de Gijduvan (style arabe). Ces artisans sont là. Il faut simplement savoir les trouver.

Les artisans authentiques cités par Dilnoza

ArtisanSpécialitéDepuis quand
NasimSculpture sur bois (rue Palvan-Kary)1989, famille sur 4 générations
GulnoraBroderie de coiffes en soie (motifs grenade)Tradition familiale
FeruzCéramique à glaçure plombifère (technique de Khiva)Tradition familiale

Artisans ouzbeks travaillant dans une ruelle de l'Ichane-Kala de Khiva

« La vie quotidienne derrière les remparts »

PV : Environ 3 000 personnes vivent encore dans l'Ichane-Kala classée UNESCO. Comment vivent-elles avec le tourisme de masse ?
**D.Y. :** Avec ambivalence, comme partout. Les familles qui ont transformé leur maison en guesthouse ou en boutique ont vu leurs revenus multiplier par dix en vingt ans. Certains jeunes préfèrent travailler dans le tourisme plutôt que de partir à Tachkent ou Ourguentch pour des emplois industriels. C'est une vraie opportunité économique.

Mais il y a aussi une génération plus âgée qui vit dans l’Ichane-Kala depuis toujours et qui supporte mal l’invasion de groupes de 40 personnes qui traversent leur jardin avec des perches à selfie. Certaines ruelles résidentielles sont désormais protégées par des chaînes — les habitants ont demandé à la mairie de les fermer aux visites après certains incidents (photos intruses, déchets abandonnés).

La cohabitation fonctionne, mais elle demande du respect de la part des visiteurs. Évitez les ruelles avec des chaînes. Si vous photographiez quelqu’un, demandez d’abord. Si une porte est ouverte sur une cour intérieure, frappez avant d’entrer — ce n’est pas un site touristique, c’est quelqu’un chez lui.

Les règles de respect envers les habitants de l’Ichane-Kala :

  • Éviter les ruelles fermées par des chaînes (zones résidentielles protégées)
  • Toujours demander avant de photographier une personne
  • Frapper avant d’entrer dans une cour intérieure dont la porte est ouverte
  • Ne pas traverser les jardins privés, même en petit groupe
  • Privilégier les achats directs chez les artisans plutôt que les boutiques de souvenirs importés

« La lumière d’or et la photographie »

PV : Khiva est photographiquement extraordinaire. Quelles sont les meilleures heures selon vous ?
**D.Y. :** Les photographes professionnels qui viennent spécialement pour Khiva réservent toujours deux créneaux sacrés : le lever du soleil (5h30-7h30 en été, 7h-9h en automne) et l'heure avant le coucher (17h-19h selon la saison).

Au lever du soleil, la lumière rasante transforme les briques beige-ocre en cuivre brûlé. Le Kalta Minor devient presque vivant. Et surtout : vous êtes seuls. Pas de groupes. Les artisans ouvrent leurs ateliers, les vendeuses de pain installent leurs étals, les chats font leur ronde dans les ruelles. C’est la vraie Khiva.

En fin d’après-midi, la lumière est plus dorée, plus douce. Le Kalta Minor passe du turquoise au vert olive selon l’angle. Les remparts projetent de longues ombres qui structurent l’image. C’est le moment pour les portraits.

Ce que j’évite absolument : 10h-16h en juillet-août. Lumière plate, chaleur écrasante, foule maximale. Les photos qui circulent sur Instagram à cette heure-là sont celles qui donnent le faux sentiment que Khiva est bondée et sans âme.


« Khiva la nuit »

PV : Après la fermeture des monuments, que se passe-t-il dans l'Ichane-Kala ?
**D.Y. :** La nuit, Khiva retrouve sa vraie nature. Les groupes de jour sont repartis dans leurs hôtels à l'extérieur des remparts ou dans les bus. Il reste les gens qui dorment dans l'Ichane-Kala — locaux et quelques voyageurs avisés qui ont réservé dans les guesthouses intérieures.

L’éclairage nocturne est délicat — il souligne les reliefs des minarets sans les noyer dans la lumière. La mosquée Djuma et son esplanade sont accessibles librement (pas de billet nécessaire le soir). Les deux ou trois restaurants ouverts tard servent le plov du soir avec une vue sur les toits.

C’est aussi le moment où les jeunes d’Ourguentch viennent se promener — des groupes de filles en robes colorées, des couples, des familles avec poussette. L’Ichane-Kala redevient une promenade de ville ordinaire, ce qu’elle a toujours été avant de devenir une attraction touristique. C’est mon moment préféré.


« 2 jours à Khiva : que recommandez-vous ? »

PV : Un voyageur dispose de deux jours à Khiva. Quel programme lui conseillez-vous ?
**D.Y. :**

Jour 1 — Les monuments majeurs (programme 6h-16h) :

Commencez à l’ouverture, 8h, pour acheter votre pass combiné à la porte Ata Darvaza. Direction le Kalta Minor et la forteresse Kunya-Ark pour la lumière du matin. Ensuite la mosquée Djuma et ses 218 colonnes de bois sculpté (chaque colonne est unique — prenez le temps de les comparer). Déjeuner dans une tchaïkhana du quartier sud-est (moins touristique). Après-midi : palais Tach-Khaouli, montée sur les remparts pour les vues, coucher de soleil depuis la tour Islam-Khodja.

Jour 2 — L’Ichane-Kala authentique :

Commencez par le marché matinal (7h-9h) à la porte Khoja-Darvaza, côté est — vous y verrez les familles acheter leur pain et leurs légumes. Puis flânez sans plan : laissez-vous guider par les ruelles nord-ouest, moins touristiques. Cherchez l’atelier de Nasim pour le bois sculpté, celui de Gulnora pour la broderie. Déjeuner de chivit oshi (si vous en trouvez). Après-midi : musée de l’Histoire du Khorezm (souvent négligé, fascinant). Fin de journée sur les remparts côté ouest pour regarder le soleil se coucher sur le désert.

Si vous avez une troisième journée, je recommande une excursion aux forteresses du désert du Khorezm — Toprak Kala, Ayaz Kala, Kal’a-i Zahok. C’est moins connu que l’Ichane-Kala et profondément différent : des ruines du IIe siècle av. J.-C. dans le désert, sans autre touriste. Pour le contexte sur la région, l’historique du train Afrosiyob et des liaisons vers Khiva vaut la lecture.

Programme recommandé par Dilnoza en un coup d’œil

JournéeProgrammeHoraires clés
Jour 1Kalta Minor, Kunya-Ark, mosquée Djuma, palais Tach-KhaouliOuverture 8h, coucher de soleil tour Islam-Khodja
Jour 2Marché matinal, ruelles nord-ouest, ateliers d’artisans, musée du KhorezmMarché 7h-9h
Jour 3 (optionnel)Forteresses du désert du Khorezm (Toprak Kala, Ayaz Kala)Excursion à la journée

À retenir : les deux créneaux photo sacrés selon Dilnoza sont le lever du soleil (5h30-7h30 en été, 7h-9h en automne) et l’heure avant le coucher (17h-19h) — en évitant absolument 10h-16h en juillet-août.


Vue nocturne de Khiva, minarets et mosquées illuminés en or et turquoise

« L’avenir de Khiva : entre préservation et tourisme de masse »

PV : Khiva a été inscrite à l'UNESCO en 1990. Trente ans après, quel bilan dressez-vous ?
**D.Y. :** L'inscription UNESCO a sauvé des monuments qui s'effaçaient. Des madrasas qui tombaient en ruine ont été restaurées. Des artisans qui n'avaient plus de revenus ont retrouvé une clientèle. Le tourisme a financé une économie locale qui n'existait pas il y a trente ans.

Mais il y a un revers. La restauration a parfois été trop propre, trop neuve — certains murs refaits à neuf ont perdu le charme de l’usure ancestrale. Quelques boutiques de souvenirs ont remplacé des habitations familiales. La pression foncière à l’intérieur des remparts pousse les familles modestes à vendre ou à partir.

La vraie menace n’est pas le tourisme en soi — c’est le tourisme de transit, celui des croisières de la Route de la Soie qui déversent 50 personnes pendant deux heures et repartent sans dépenser localement. Ce tourisme-là consomme Khiva sans la nourrir.

Ce qui fonctionne mieux : les voyageurs indépendants qui dorment dans l’Ichane-Kala deux nuits, mangent dans les restaurants locaux, achètent directement aux artisans. Chaque soum dépensé chez Nasim ou Gulnora finance la survie de techniques qui ont traversé mille ans. C’est ça, le tourisme qui préserve plutôt que d’éroder.

Pour comprendre à quelle période de l’année venir pour maximiser l’expérience tout en minimisant la foule, notre guide sur combien de jours consacrer à l’Ouzbékistan vous donnera les repères utiles.


5 idées reçues sur Khiva

❌ « Khiva est une ville-décor artificiellement préservée »

✅ Faux : environ 3 000 personnes vivent et travaillent dans l’Ichane-Kala. Des enfants y naissent, des familles y vivent depuis des générations. La « mise en scène » existe, mais sous elle bat une vie réelle.

❌ « Khiva se visite en une journée »

✅ Faux pour qui veut comprendre, vrai pour qui veut cocher. Une journée suffit pour voir les monuments. Deux jours permettent de rencontrer la vraie ville.

❌ « Tous les artisans vendent de la camelote »

✅ Faux : il faut chercher, mais les vrais artisans (bois sculpté, broderie, céramique) sont présents. Évitez les boutiques au bord des axes touristiques principaux.

❌ « La meilleure saison est l’été (vacances scolaires) »

✅ Faux : l’été (juillet-août) est la saison la plus difficile — chaleur extrême, foule maximale. Septembre-octobre est idéal, avril-mai aussi.

❌ « Le train Afrosiyob s’arrête à Khiva »

✅ Pas exactement : le train s’arrête à Ourguentch, à 35 km de Khiva. Un taxi ou une navette complète le trajet en 30-45 minutes.


Trois conseils de Dilnoza pour un voyage mémorable

Avant de se quitter, nous avons demandé à Dilnoza ses trois conseils fondamentaux pour les voyageurs qui découvrent Khiva pour la première fois.

« Premier conseil : dormez à l’intérieur des remparts au moins une nuit. Pas pour le luxe — il n’y en a pas vraiment — mais pour l’expérience de vous réveiller dans l’Ichane-Kala avant les touristes, dans le silence du matin, avec le son de l’appel à la prière et l’odeur du pain qui cuit. Ça, aucun guide ne peut vous l’offrir à l’extérieur des murailles.

Deuxième conseil : apprenez trois mots d’ouzbek. “Rahmat” (merci), “yaхshi” (bien/bonjour) et “qancha” (combien ?). La réaction des locaux quand un étranger tente leur langue — même maladroitement — est extraordinaire. Les sourires, les invitations à thé, les portes qui s’ouvrent. La langue est la clé.

Troisième conseil : résistez à l’envie de tout photographier. Pas pour des raisons éthiques — photographier est normal et généralement bien accepté ici. Mais parce que le réflexe de saisir son téléphone crée une distance. Il y a des moments où il faut juste poser l’appareil, s’asseoir sur un muret dans les ruelles, et regarder. Khiva vous parle différemment quand vous l’écoutez. »

Les trois conseils de Dilnoza en résumé :

  1. Dormir au moins une nuit à l’intérieur des remparts de l’Ichane-Kala
  2. Apprendre trois mots d’ouzbek : rahmat (merci), yaхshi (bien), qancha (combien)
  3. Résister à l’envie de tout photographier — savoir aussi simplement regarder

Pour préparer votre voyage en lien avec l’héritage architectural commun entre la Russie et l’Asie centrale, le site voyagerussie.com offre des comparaisons éclairantes sur les deux univers culturels.

Si vous cherchez une agence spécialisée dans les voyages en Asie centrale et sur la Route de la Soie, timetours-voyages.fr propose des circuits incluant Khiva dans des itinéraires complets.

Pour situer Khiva dans votre itinéraire global, consultez notre guide complet des itinéraires en Ouzbékistan — Khiva constitue toujours la dernière étape du circuit classique.