Ceinturée de murailles couleur miel, Itchan Kala est le joyau préservé du Khorezm, un lieu hors du temps où chaque ruelle raconte un chapitre de l’histoire centrasiatique.
Khiva, un musée à ciel ouvert au bout du monde
Il y a des villes que l’on visite et d’autres dans lesquelles on entre comme dans un rêve. Khiva appartient à la seconde catégorie. Posée au bord du désert du Karakoum, à l’extrême ouest de l’Ouzbékistan, cette ancienne cité caravanière n’a presque pas changé depuis le XVIIIe siècle. Franchir la porte Ata Darvaza, c’est remonter le temps de trois siècles d’un coup, plonger dans un labyrinthe de minarets, de madrasas et de palais où la lumière du Khorezm sculpte chaque brique de reflets dorés.
Contrairement à Samarcande et Boukhara, dont les monuments sont dispersés dans une ville moderne, Khiva offre un ensemble architectural intact et compact. L’ensemble de la vieille ville tient dans un rectangle de 650 mètres sur 400, intégralement cerné de murailles hautes de dix mètres. On pourrait croire à un décor de cinéma, mais non : des familles vivent ici, des enfants jouent dans les ruelles, et les artisans continuent de travailler le bois sculpté comme leurs ancêtres le faisaient sous les khans du Khorezm.
Itchan Kala, la ville intérieure classée à l’UNESCO
Inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1990 — premier site d’Ouzbékistan à bénéficier de cette distinction —, Itchan Kala est la ville intérieure de Khiva, celle que protègent les imposantes murailles de terre crue. C’est ici que se concentrent les quelque cinquante monuments historiques et deux cent cinquante maisons anciennes qui font la renommée de la cité. La densité de merveilles architecturales au mètre carré est tout simplement stupéfiante.
Dès les premières lueurs du matin, quand la lumière rase caresse les façades de briques et les mosaïques turquoise, on comprend pourquoi les voyageurs du XIXe siècle parlaient de Khiva comme d’un mirage surgi du désert. Les quatre portes monumentales — Ata Darvaza au nord, Palvan Darvaza à l’est, Tach Darvaza au sud et Bagcha Darvaza à l’ouest — marquaient jadis les points cardinaux du commerce caravanier. Aujourd’hui, elles sont les seuils d’un voyage dans le temps.
L’histoire d’Itchan Kala est indissociable de celle du Khorezm, cette région fertile irriguée par l’Amou-Daria qui fut le berceau de l’une des plus anciennes civilisations d’Asie centrale. Bien avant que Khiva ne devienne capitale du khanat au XVIIe siècle, le Khorezm avait vu naître le mathématicien Al-Khwarizmi — dont le nom a donné le mot « algorithme » — et l’encyclopédiste Al-Biruni. Cette tradition intellectuelle, alliée à la position stratégique de la région sur la Route de la Soie, explique la richesse architecturale concentrée dans un espace aussi restreint.

Itchan Kala vue depuis les murailles : un panorama de minarets et de coupoles qui n’a guère changé depuis trois siècles.
Le Kalta Minor, minaret inachevé devenu symbole
C’est sans doute l’image la plus iconique de Khiva : un gros minaret trapu, entièrement recouvert de carreaux de faïence turquoise et bleu cobalt, qui s’élève à seulement 26 mètres du sol alors qu’il devait en atteindre plus de 70. Le Kalta Minor — littéralement le « minaret court » — fut commandé en 1851 par le khan Mohammed Amin. L’ambition était folle : construire le plus haut minaret du monde islamique, visible depuis Boukhara, à plus de 400 kilomètres de là.
Mais le destin en décida autrement. Le khan mourut au combat en 1855 et la construction fut abandonnée. Jamais personne ne la reprit. Ce qui aurait pu être un échec est devenu paradoxalement le monument le plus photographié de tout l’Ouzbékistan. Sa silhouette trapue et rebondie, son revêtement de céramique d’une finesse remarquable, ses motifs géométriques qui jouent avec la lumière : le Kalta Minor possède un charme irrésistible, celui de l’inachevé, de la promesse suspendue.
Le revêtement de faïence du Kalta Minor est d’une qualité technique exceptionnelle. Chaque carreau a été façonné individuellement, avec des émaux de différentes teintes de bleu — du turquoise le plus clair au cobalt le plus profond — disposés selon des motifs géométriques d’une complexité croissante à mesure que l’on s’élève. Les artisans du Khorezm avaient développé une technique de cuisson particulière, utilisant des fours à double chambre, qui donnait à leurs faïences une résistance au gel et aux intempéries supérieure à celle des céramiques de Samarcande ou de Boukhara. C’est pourquoi, plus de 170 ans après sa construction, le Kalta Minor conserve des couleurs d’une fraîcheur saisissante.

Le Kalta Minor : un rêve de grandeur figé dans la faïence turquoise, devenu le symbole de Khiva.
Le palais Tach Khaouli, splendeur du harem royal
Si la madrasa Mohammed Amin Khan et le Kalta Minor accaparent les premiers regards, le palais Tach Khaouli (Tosh Hovli) est peut-être le véritable trésor de Khiva. Construit entre 1830 et 1838 par le khan Alla Kuli, ce palais était la résidence privée des souverains du Khorezm, un lieu de pouvoir mais aussi de plaisir et de raffinement.
Le palais se divise en trois cours : la cour du harem, la cour de réception (mehmonkhona) et la cour de justice (arz). La cour du harem est la plus fascinante. Ses murs sont tapissés de carreaux de majolique bleu et blanc, ses colonnes de bois sculpté soutiennent des auvents finement ouvragés, et chacune des quatre épouses du khan disposait de ses propres appartements, organisés autour d’un iwan décoré. Les plafonds peints, les niches ornementales et les jeux de lumière créent une atmosphère d’une intimité surprenante pour un palais royal.
La cour de réception mérite elle aussi une attention particulière. C’est là que le khan recevait les ambassadeurs et les marchands venus de toute l’Asie centrale. L’iwan principal, avec ses colonnes de bois sculptées de motifs floraux d’une virtuosité confondante, était conçu pour impressionner les visiteurs et affirmer la puissance du Khorezm. On y distingue encore les traces de peintures murales représentant des jardins paradisiaques, des oiseaux exotiques et des scènes de chasse — un répertoire iconographique qui témoigne de l’influence persistante de la tradition picturale persane dans cette partie de l’Asie centrale.
Le Tach Khaouli est l’un des rares palais d’Asie centrale où l’on peut encore ressentir la vie quotidienne des khans — non pas leur puissance militaire, mais leur quête de beauté et de confort.
La mosquée Djouma et ses 218 colonnes
La mosquée du Vendredi (Djouma) de Khiva est un monument unique en son genre. Pas de coupole grandiose, pas de portail monumental : on pénètre dans une salle hypostyle soutenue par 218 colonnes de bois, dont certaines remontent au Xe siècle. L’effet est saisissant. La lumière filtre par deux oculi percés dans le plafond plat, créant des faisceaux lumineux qui balaient lentement le sol en terre battue au fil de la journée.
Chaque colonne est une œuvre d’art en soi. Les plus anciennes, massives et patinées par mille ans de prières, contrastent avec les colonnes plus récentes, plus fines et plus élaborées. Certaines présentent des motifs floraux d’une délicatesse extrême, d’autres arborent des inscriptions coufiques, d’autres encore sont de simples fûts lisses polis par le temps. Se promener entre ces colonnes, c’est traverser dix siècles d’histoire de la sculpture sur bois khoresmienne.
La mosquée Djouma est aussi un lieu de recueillement d’une puissance rare. Le silence qui y règne, à peine troublé par le murmure des prières, contraste avec l’animation des ruelles extérieures. La pénombre, percée par les deux puits de lumière, crée une atmosphère presque mystique qui invite à la méditation. Les photographes apprécient particulièrement le moment où les rayons du soleil, traversant les oculi, dessinent des cercles de lumière sur le sol en terre battue — un spectacle éphémère qui change d’heure en heure et de saison en saison.
La forteresse Kounya-Ark, citadelle des khans
Adossée aux remparts occidentaux d’Itchan Kala, la forteresse Kounya-Ark (« vieille citadelle ») était le siège du pouvoir politique et militaire des khans de Khiva. Fondée au XVIIe siècle, elle fut agrandie et embellie au fil des règnes, intégrant un arsenal, une monnaie, une mosquée d’été, un harem d’hiver et la fameuse salle du trône.
La mosquée d’été, avec ses colonnes de bois finement sculptées et ses parois recouvertes de majolique, est un petit bijou de fraîcheur et de lumière. Mais le véritable moment fort de la visite, c’est la montée sur les remparts. Depuis le bastion de la forteresse, la vue embrasse l’intégralité d’Itchan Kala : un océan de toits plats, de coupoles et de minarets baignés dans la lumière dorée du Khorezm. Au loin, vers le nord, le regard se perd dans l’immensité du désert, rappelant que cette ville extraordinaire est un miracle d’obstination humaine en plein cœur de l’aridité.
Les derviches et la tradition soufie à Khiva
Khiva possède une tradition soufie ancienne et vivante qui ajoute une dimension spirituelle à la visite de la cité. Le soufisme, courant mystique de l’islam, a profondément marqué la culture du Khorezm, et plusieurs monuments d’Itchan Kala témoignent de cette influence. Le mausolée de Pakhlavan Makhmoud, saint patron de Khiva — à la fois poète, lutteur et fourreur —, est un lieu de pèlerinage vénéré dont les faïences intérieures comptent parmi les plus belles de toute l’Asie centrale.
La pratique du sema — la danse tournoyante des derviches — est encore vivante à Khiva. Certains soirs d’été, des spectacles de danse derviche sont organisés dans les madrasas ou les cours de palais, offrant aux visiteurs un aperçu de cette tradition mystique qui cherche l’union avec le divin par le mouvement et la musique. Le tourbillon des robes blanches, le son hypnotique du tar et du doïra, la lumière des bougies se reflétant sur les faïences — c’est une expérience qui touche à quelque chose de profond et d’universel.
L’artisanat de Khiva : bois sculpté et céramiques
Le Khorezm possède une tradition artisanale distincte du reste de l’Ouzbékistan, avec une spécialisation dans deux domaines d’excellence : la sculpture sur bois et la céramique.
Le bois sculpté du Khorezm
Les portes, les colonnes et les plafonds de Khiva témoignent d’une maîtrise de la sculpture sur bois qui n’a pas d’équivalent en Asie centrale. Les artisans khoresmiens travaillent principalement l’orme et le platane, sculptant à la main des motifs floraux, géométriques et épigraphiques d’une finesse extraordinaire. Plusieurs ateliers d’Itchan Kala perpétuent cette tradition, et il est possible d’observer les sculpteurs à l’œuvre, transformant un bloc de bois brut en une pièce d’art avec une patience et une précision qui forcent l’admiration. Un panneau sculpté ou une petite boîte en bois de Khiva constitue un souvenir unique et authentique.
La céramique khoresmienne
La céramique de Khiva se distingue par ses motifs géométriques audacieux et ses teintes de bleu profond, de turquoise et de blanc. Les potiers utilisent encore des tours manuels et des fours traditionnels, et chaque pièce — assiette, bol, carafe — est peinte à la main avec des pigments naturels. L’atelier le plus réputé se trouve près de la porte Palvan Darvaza, où le maître céramiste perpétue un savoir-faire transmis de père en fils depuis quatre générations.
Le coucher de soleil sur les remparts : un moment de grâce
Si Khiva ne devait offrir qu’une seule expérience au voyageur, ce serait celle-ci : le coucher de soleil vu depuis les remparts. Montez sur la muraille par l’escalier situé près de la porte Ata Darvaza, et cheminez lentement vers l’est en longeant le sommet des fortifications. Sous vos pieds, la ville s’étend comme une maquette grandeur nature, avec ses toits plats, ses coupoles et ses minarets qui se découpent sur le ciel embrasé.
À mesure que le soleil descend vers l’horizon, les briques de terre crue passent du jaune paille à l’or, puis au cuivre, puis à un rouge profond qui semble irradier de l’intérieur. Les ombres s’allongent, les ruelles s’assombrissent, et seuls les sommets des minarets captent encore les derniers rayons, comme des phares dans la pénombre naissante. Puis le soleil disparaît derrière le désert, et Khiva bascule dans un silence bleuté, ponctué par l’appel du muezzin qui s’élève depuis la mosquée Djouma. C’est un moment de grâce absolue, de ceux qui s’impriment dans la mémoire pour toujours.
Autres merveilles à ne pas manquer
- La madrasa Mohammed Amin Khan — la plus grande de Khiva, aujourd’hui reconvertie en hôtel Orient Star, l’un des hébergements les plus singuliers du pays.
- Le minaret Islam Khodja — le plus haut de Khiva (56 mètres), avec un panorama vertigineux depuis son sommet accessible par un escalier en colimaçon.
- Le mausolée de Pakhlavan Makhmoud — saint patron de Khiva, ce lieu de pèlerinage abrite des faïences parmi les plus belles de toute l’Asie centrale.
- Les remparts au coucher du soleil — une promenade le long des murailles offre des vues inoubliables sur la ville et le désert environnant.
Informations pratiques pour visiter Khiva
Comment s’y rendre
Khiva est desservie par l’aéroport d’Ourguentch, situé à environ 35 kilomètres. Des vols quotidiens relient Ourguentch à Tachkent. Depuis Ourguentch, des taxis et des marshrutkas (minibus) rejoignent Khiva en 30 à 45 minutes. Le train à grande vitesse Afrosiyob relie désormais Tachkent à Khiva directement, rendant le trajet plus confortable que jamais. Si vous suivez un itinéraire classique en Ouzbékistan, Khiva est généralement la première ou la dernière étape du triangle d’or Samarcande-Boukhara-Khiva.
Billet combiné Itchan Kala
Le billet combiné (environ 120 000 soums) donne accès à la plupart des monuments et musées d’Itchan Kala. Il est valable pour la journée et s’achète à la porte Ata Darvaza (porte Ouest). L’entrée dans la vieille ville elle-même est libre.
Hébergement
Dormir à l’intérieur des murailles d’Itchan Kala est une expérience en soi. Plusieurs maisons d’hôtes familiales et petits hôtels de charme occupent d’anciennes demeures restaurées avec goût. Les prix sont raisonnables (25 à 60 euros la nuit), et l’hospitalité des propriétaires est remarquable. Pour une expérience unique, l’hôtel Orient Star, installé dans la madrasa Mohammed Amin Khan, permet de dormir dans une cellule d’étudiant coranique transformée en chambre confortable.
Durée de la visite
Un minimum d’une journée complète est nécessaire pour voir les principaux monuments. Deux jours permettent de visiter sans se presser, de profiter des lumières du matin et du soir (les meilleurs moments pour la photographie), d’explorer la ville extérieure (Dichan Kala) et de s’attarder dans les ateliers d’artisans. Khiva est aussi une étape incontournable de la Route de la Soie, un fil doré qui relie les grandes oasis d’Asie centrale depuis plus de deux millénaires.
Meilleures saisons
| Saison | Température | Avantages |
|---|---|---|
| Printemps (avril-mai) | 20-30 °C | Climat idéal, jardins en fleur, peu de touristes |
| Été (juin-août) | 35-45 °C | Longues journées, mais chaleur intense |
| Automne (sept.-oct.) | 18-28 °C | Lumière dorée parfaite, fruits mûrs, douceur |
| Hiver (nov.-mars) | -5 à 10 °C | Ville désertée, ambiance mystique, prix bas |