La mer d Aral a perdu 90% de son volume en 60 ans. Farrukh Nazarov, biologiste né sur ses rives, nous raconte la catastrophe de l intérieur — et les raisons d espérer malgré tout.
Le soleil se lève sur ce qui fut autrefois une mer. Une mer intérieure de 68 000 km², la quatrième plus grande du monde. Aujourd’hui, il ne reste qu’un désert blanc de sel et de sable, parsemé de carcasses de bateaux rouillés dont les coques éventrées ressemblent à des baleines échouées. Le cimetière de bateaux de Moynaq est l’un des endroits les plus poignants de la planète — et l’un des plus photographiés depuis que les réseaux sociaux ont découvert la puissance de son image.
Comment rejoindre Moynaq depuis Tachkent :
- Vol Tachkent-Ourguentch (1h30, ~40-60€)
- Taxi ou voiture de location Ourguentch-Noukous (1h)
- Trajet Noukous-Moynaq (2h)
- Prévoir 2 jours minimum sur place (Moynaq + musée de Noukous)
C’est là que nous avons retrouvé Farrukh Nazarov, par un matin d’octobre frais et lumineux. Né à Moynaq en 1984, il a cinq ans quand la mer disparaît de l’horizon de sa ville natale. Biologiste marin formé à l’université de Noukous puis à Moscou, il est revenu s’installer à Moynaq en 2010 pour diriger un programme de suivi écologique de ce qu’il appelle « le patient le plus célèbre du monde — en soins palliatifs côté sud, en rémission côté nord ».
Biologiste marin — responsable du programme de suivi écologique de l'Aral Sud (ONG basée à Moynaq)
Pour situer Moynaq dans votre itinéraire, consultez notre guide complet de la mer d’Aral avant cet entretien — vous aurez les repères géographiques essentiels.
« Moynaq aujourd’hui : qu’est-ce qui reste ? »
Dans les années 1960, ma ville était un port actif. Les usines de conserverie de poisson tournaient à plein régime. Mon grand-père était pêcheur — il partait en mer le dimanche et revenait le mercredi avec une cale pleine de carpes et de brèmes. Aujourd’hui, le rivage est à 150 kilomètrès de là où il se trouvait alors. 150 kilomètrès de désert de sel là où il y avait de l’eau.
Quand je marche jusqu’au cimetière de bateaux avec des visiteurs, je leur dis toujours : ces bateaux ne sont pas « abandonnés » — ils ont été abandonnés par la mer. C’est la mer qui est partie, pas les bateaux.
« La catastrophe racontée par quelqu’un qui l’a vécue »
La mer d’Aral a commencé à reculer dans les années 1960, quand les ingénieurs soviétiques ont détourné les deux fleuves qui l’alimentaient — l’Amou-Daria et le Syr-Daria — pour irriguer les champs de coton du Kazakhstan et d’Ouzbékistan. Le plan était de transformer le désert en « or blanc » — du coton. L’URSS avait besoin de devises étrangères. Personne n’a dit clairement aux ingénieurs, ou personne ne les a écoutés quand ils ont dit, que la mer allait mourir.
Entre 1960 et 1987, le niveau a baissé de 14 mètrès. Le volume a diminué de 60%. En 2000, la mer s’est scindée en deux — la Petite Aral au nord (Kazakhstan) et la Grande Aral au sud (Ouzbékistan). En 2014, la partie est de la Grande Aral a complètement disparu. Ce qui reste côté ouzbek en 2026, c’est une étendue de moins de 10% du volume initial.
« L’état exact de l’eau en 2026 »
Ce qu’on voit depuis Moynaq, c’est le désert d’Aralkum — le nom que les scientifiques ont donné au fond asséché de la mer d’Aral. C’est l’un des déserts les plus jeunes du monde : il n’existait pas il y a 60 ans. Sa surface est couverte d’une croûte de sel blanc et de résidus de pesticides agricoles que les eaux d’irrigation ont transportés depuis les champs de coton. Ces résidus — DDT, lindane, dérivés de chlore — sont devenus l’une des plus grandes sources de pollution atmosphérique de la région quand le vent les soulève.
Du côté kazakh, en revanche, c’est une autre histoire. Depuis la construction du barrage de Kokaral en 2005, financé par la Banque mondiale, la Petite Aral nord a récupéré environ 30% de son volume perdu. Le niveau a remonté de 12 mètrès. Des espèces de poissons que personne n’avait vues depuis 20 ans sont réapparues. Des pêcheurs de Qyzylorda pêchent à nouveau. C’est la seule vraie bonne nouvelle de toute cette histoire.
Mer d’Aral : deux trajectoires opposées en 2026
| Indicateur | Grande Aral (côté ouzbek, sud) | Petite Aral (côté kazakh, nord) |
|---|---|---|
| Volume actuel | Moins de 10% du volume initial | +30% depuis 2005 |
| Eau visible | Quasi absente, flaque saline résiduelle | Retour de l’eau, niveau +12 mètres |
| Vie aquatique | Trop salée pour toute vie | Poissons réapparus, pêche relancée |
| Cause | Aucun barrage, assèchement continu | Barrage de Kokaral (Banque mondiale) |
À retenir : la seule vraie réussite de restauration écologique de la mer d’Aral se situe côté kazakh, grâce au barrage de Kokaral construit en 2005 — côté ouzbek, la situation reste critique malgré les programmes de reboisement.

« Le désert d’Aralkum : un écosystème qui se réinvente »
La nature colonise l’Aralkum depuis que les fonds s’assèchent. Des plantes halophytes — des plantes qui tolèrent le sel élevé — s’installent spontanément. La solyanka (Salsola), l’obione, certaines graminées. Ces espèces pionnières stabilisent le sol et réduisent les tempêtes de sable. Derrière elles viennent des insectes, puis des petits reptiles, puis des oiseaux. Nous avons recensé 14 espèces d’oiseaux nicheurs sur l’Aralkum en 2024, dont deux espèces migratrices qui n’y étaient jamais observées avant.
Ce n’est pas la mer d’Aral. Ce ne sera jamais la mer d’Aral dans un avenir prévisible. Mais c’est un écosystème vivant, différent, avec ses propres logiques. Ce que nous essayons de faire avec nos programmes, c’est d’accélérer cette colonisation naturelle par des espèces utiles — notamment le saxaoul — tout en évitant que les espèces invasives problématiques prennent le dessus.
Le désert vous connecte aussi à un autre écosystème proche : le désert Kyzylkoum, à l’est, dont les conditions sont comparables et qui abrite lui aussi une biodiversité surprenante pour un non-spécialiste.
« Les tempêtes de sel : dangers réels pour les habitants »
Les tempêtes soulèvent les poussières du fond de mer — sel, mais aussi résidus de pesticides agricoles. Ces particules fines (PM 2,5 et moins) pénètrent profondément dans les poumons. Les femmes enceintes et les enfants de moins de cinq ans sont les plus vulnérables. Des études de l’OMS ont établi un lien entre l’exposition aux poussières d’Aralkum et une hausse des naissances prématurées dans la région.
Pour un visiteur qui vient quelques jours, le risque est limité si vous évitez les journées de vent fort. Consultez la météo locale avant de vous rendre sur l’Aralkum et portez un masque FFP2 ou N95 en cas de vent sensible. Si vous avez des antécédents respiratoires, lisez notre guide santé et sécurité en Ouzbékistan avant de planifier cette étape.
Précautions pour visiter Moynaq et l’Aralkum en sécurité :
- Vérifier la météo locale avant de partir (éviter les jours de vent fort)
- Porter un masque FFP2 ou N95 en cas de vent de sable
- Prévoir un protocole particulier si antécédents respiratoires
- Éviter de séjourner prolongé en extérieur les jours de tempête
- Privilégier une visite en dehors des pics de chaleur (juillet-août)
« Le programme de reboisement en saxaoul »
L’Ouzbékistan a planté environ 1,7 million d’hectares de saxaoul sur l’Aralkum depuis les années 2000, avec une accélération depuis 2017. Notre programme ONG en gère environ 3 500 hectares, avec un suivi mensuel de taux de survie.
Les résultats sont positifs mais lents. Un saxaoul met 8-10 ans pour atteindre une taille suffisante pour être vraiment efficace. Nous voyons déjà sur nos parcelles les plus anciennes une réduction de 40% de la fréquence des tempêtes de poussière locale et une remontée de la biodiversité en insectes et reptiles.
Le programme de reboisement en saxaoul, chiffres clés
| Donnée | Chiffre |
|---|---|
| Surface plantée en Ouzbékistan depuis les années 2000 | ~1,7 million d’hectares |
| Surface gérée par l’ONG de Farrukh | ~3 500 hectares |
| Temps de croissance pour un saxaoul efficace | 8-10 ans |
| Réduction des tempêtes de poussière (parcelles anciennes) | -40% |
| Espèces d’oiseaux nicheurs recensées sur l’Aralkum (2024) | 14 |
Ce n’est pas une solution miracle. Ça ne ramènera pas la mer. Mais ça rend le désert un peu moins hostile à vivre, pour les humains comme pour les autres espèces.
« Pourquoi visiter Moynaq ? Un devoir de mémoire »
Si on vient à Moynaq juste pour faire la photo des bateaux rouillés sur fond de ciel dramatique, poster sur Instagram avec le hashtag #AralSea et repartir sans avoir interagi avec un seul habitant — oui, c’est du voyeurisme. Le désastre est devenu une esthétique.
Mais si on vient en prenant le temps de parler aux gens — aux anciens pêcheurs dont les mains gardent la mémoire des filets, aux femmes qui ont grandi en entendant le bruit des vagues et qui ne l’entendront plus jamais, aux enfants qui apprennent à l’école l’histoire d’une mer que leurs arrière-grands-parents ont connue — alors la visite devient quelque chose d’autre. Une leçon de civilisation sur ce que l’orgueil industriel peut détruire en quarante ans.
Moynaq mérite d’être visité pour la même raison qu’Auschwitz mérite d’être visité : pas pour se divertir de la souffrance, mais pour ne pas oublier. Et dans ce cas précis, pour comprendre que ce type de catastrophe — une catastrophe de politique économique, pas de catastrophe naturelle — peut encore se reproduire ailleurs.
« Ce que les voyageurs voient que les livres ne montrent pas »
Il y a un bateau en particulier — le « Lev Berg », nommé d’après un géographe soviétique — dont la proue pointe encore vers ce qui était le nord du lac, comme s’il cherchait encore la route. Les gens s’assoient souvent contre sa coque et ne disent rien pendant 10 minutes. Pas de selfie. Juste le silence du désert et cette carcasse qui a vu la mer.
C’est ce moment-là qui ne se met pas en mots et ne se photographie pas vraiment. C’est pour ça que je dis toujours : venez. Ne vous contentez pas des photos des autres.

« L’avenir : peut-on encore rêver d’une renaissance ? »
La Grande Aral ne reviendra pas. Accepter ça m’a pris des années. Mais l’Aralkum n’est pas condamné à rester un désert toxique pour toujours. C’est un territoire en transition, et les humains peuvent orienter cette transition vers quelque chose de moins hostile.
Ce que je veux pour Moynaq dans 20 ans, c’est que les jeunes aient des raisons de rester. Pas parce que le gouvernement leur dit de rester — parce qu’il y a du travail, de l’avenir, des projets. Le programme Aral Guide que nous avons créé forme chaque année 15-20 jeunes au guidage touristique durable. C’est petit. Mais c’est réel.
Pour comprendre comment intégrer Moynaq dans votre itinéraire en Ouzbékistan, nous avons détaillé l’option 14 jours qui inclut la mer d’Aral et le musée Savitsky de Noukous.
Et si vous réfléchissez à quelle saison venir pour que la logistique vers Moynaq soit praticable, consultez notre guide quand partir en Ouzbékistan — la section sur la mer d’Aral et Moynaq y est détaillée.
5 idées reçues sur la mer d’Aral
❌ « La mer d’Aral a complètement disparu »
✅ Faux : du côté kazakh, la Petite Aral nord a récupéré 30% de son volume depuis 2005 grâce au barrage de Kokaral. Côté ouzbek, il subsiste une étendue résiduelle très salée.
❌ « Moynaq est inaccessible »
✅ Faux : vol Tachkent-Ourguentch puis taxi/voiture. 2 jours suffisent. C’est plus logistique que difficile.
❌ « Le désert d’Aralkum est entièrement mort »
✅ Faux : 14 espèces d’oiseaux nicheurs recensées, halophytes pionnières en expansion, programme saxaoul actif depuis 2000.
❌ « C’est une catastrophe naturelle »
✅ Faux : c’est entièrement une catastrophe humaine — résultat d’une politique d’irrigation soviétique qui a détourné les deux fleuves alimentant la mer pour irriguer les champs de coton.
❌ « Visiter Moynaq ne sert à rien »
✅ Faux : le tourisme responsable finance les guides locaux, les programmes écologiques et donne une raison économique à la conservation de la mémoire. Chaque visiteur qui part en ayant compris participe à la documentation mondiale de cette catastrophe.
Ce que Farrukh souhaite que les voyageurs retiennent
En fin d’entretien, nous avons demandé à Farrukh ce qu’il voulait que les visiteurs emportent de Moynaq.
« Trois choses. Premièrement : ce que vous voyez ici n’est pas inévitable. Ce n’était pas une catastrophe naturelle. Des décisions humaines ont fait ça. Des décisions humaines peuvent éviter que ça se reproduise ailleurs — dans le delta du Niger, dans la mer d’Aral centrale, dans l’Himalaya.
Deuxièmement : les gens qui vivent ici ne sont pas des victimes passives. Ils se sont adaptés, ils ont reconstruit une vie, ils plantent des arbres dans un désert. L’endurance n’est pas de la résignation.
Troisièmement : si vous partez en ayant seulement une image — les bateaux rouillés dans le sel — revenez avec quelqu’un qui peut vous expliquer pourquoi ils sont là. L’image sans le contexte, c’est du décor. Le contexte sans l’image, c’est de l’abstraction. Les deux ensemble, c’est une compréhension. Et la compréhension, c’est le seul antidote à la répétition. »
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