15 ans de terrain en Asie centrale. Jean-Pierre Moreau partage ses meilleures astuces pour photographier les mosquées, les marchés et les portraits humains en Ouzbékistan.

Sommaire

L’Ouzbékistan est l’un des pays les plus photogéniques au monde. Cette affirmation, souvent entendue, cache pourtant une vérité plus nuancée : photographier ses mosaïques turquoise, ses marchands de soieries et ses visages ridés de sagesse n’est pas une affaire de hasard. C’est un art qui s’apprend, qui se prépare et qui exige autant de patience que de technique. Les dômes du Registan changent de couleur à chaque heure de la journée. Les mosquées de Shah-i-Zinda et l’architecture islamique ouzbèke offrent une lumière qui ne dure que quelques minutes au coucher du soleil. Les porteurs du bazar Siyob à Samarcande méritent un protocole d’approche aussi délicat que précis.

Pour percer les secrets de la photographie en Ouzbékistan, nous avons rencontré Jean-Pierre Moreau, photographe reporter indépendant basé à Paris. Quinze ans à parcourir l’Asie centrale, quatre voyages en Ouzbékistan, un livre publié (Lumières de la Route de la Soie, 2022) et des collaborations régulières avec GEO, Le Monde Voyages et Lonely Planet : Jean-Pierre connaît ces terres comme sa poche. Dans cet entretien, il partage sans retenue ses astuces, ses réglages et ses moments de grâce — et quelques regrets aussi. Pour préparer votre séjour photo, notre itinéraire complet de 10 jours en Ouzbékistan vous aidera à planifier vos étapes. Les ressources sur le tourisme responsable en Asie centrale vous guideront vers des pratiques photographiques plus éthiques.

Jean-Pierre Moreau, photographe reporter spécialisé Asie centrale

Jean-Pierre Moreau

Photographe reporter indépendant, Paris. Quinze ans de terrain en Asie centrale (Ouzbékistan, Tadjikistan, Kirghizistan, Kazakhstan). Auteur du livre Lumières de la Route de la Soie (2022). Collabore avec GEO, Le Monde Voyages et Lonely Planet. Donne des ateliers photo-voyage à l'École Nationale Supérieure de Photographie d'Arles.

Jean-Pierre Moreau : l'Ouzbékistan à travers l'objectif

Q : Qu'est-ce qui vous a attiré en Ouzbékistan pour la première fois, en tant que photographe ?
R : J'y suis allé pour la première fois en 2009, presque par accident — un ami journaliste m'avait proposé de l'accompagner pour un reportage sur la Route de la Soie. Je n'avais aucune idée de ce que j'allais trouver. Et la première fois que j'ai mis les pieds sur la place du Registan à Samarcande au petit matin, avec personne autour de moi, la lumière rasante qui dorait les faïences bleues et turquoise, j'ai su que je reviendrais. Il y a quelque chose d'absolument unique dans la lumière d'Asie centrale — une qualité que je ne retrouve nulle part ailleurs. L'altitude (Samarcande est à 700 mètres), l'air sec, la proximité du désert : tout concourt à créer cette luminosité cristalline qui transforme les pierres multicolores en bijoux. Pour un photographe, Samarcande est un rêve éveillé. Les mosaïques de céramique captent et diffractent la lumière d'une façon qui est presque impossible à reproduire en studio. Et au-delà de l'architecture, ce sont les visages, les mains des artisans, les éclats de rire dans les bazars qui m'ont définitivement conquis. L'Ouzbékistan est un pays de portraits extraordinaires.
Q : Quelle heure de la journée recommandez-vous pour photographier le Registan de Samarcande ?
R : La réponse courte : avant 8h du matin. La réponse complète est un peu plus nuancée. Le lever du soleil sur le Registan est un événement photographique à part entière — la lumière rasante crée des ombres longues sur les reliefs des façades, les bleus s'illuminent progressivement, et surtout, il n'y a presque personne. Le site ouvre officiellement à 9h, mais les gardiens laissent souvent entrer les photographes dès 6h30-7h contre un petit bakchich (10 000-15 000 UZS, soit 1€). C'est l'investissement le plus rentable de votre voyage. En milieu de journée, la lumière est plate, violente et sans intérêt photographique — les façades s'éteignent, les contrastes disparaissent. Le coucher de soleil (entre 19h et 20h30 selon la saison) est la deuxième fenêtre d'or : la lumière devient orange et rosée, les ombres s'allongent à nouveau, et les façades se transforment. Le son et lumière de nuit (21h, mai-septembre) offre une troisième option complètement différente, avec les illuminations artificielles qui créent des ambiances plus dramatiques et moins naturalistes — utile pour varier les styles mais pas pour capturer la majesté architecturale réelle du monument.
Q : Comment aborder les habitants pour photographier des portraits respectueux ?
R : C'est la question que toutes les personnes qui viennent à mes ateliers me posent. Et ma réponse est toujours la même : la photo de portrait réussie commence bien avant de lever l'appareil. Elle commence par une conversation, même brève, même avec des gestes et des sourires si on ne partage pas la langue. En Ouzbékistan, les habitants sont remarquablement ouverts et curieux des étrangers. Un *Salom* (bonjour) et un sourire ouvrent la plupart des portes. Apprenez *Ruxsat bering* (puis-je prendre une photo ?) — les gens sont souvent touchés par cet effort linguistique et répondent positivement. Montrez votre photo sur l'écran après la prise : c'est un moment de partage immédiat qui crée une connexion et qui ouvre souvent la voie à d'autres portraits, plus naturels et plus profonds. Évitez l'approche du sniper téléphoto depuis une distance de sécurité — on le voit tout de suite dans le regard méfiant ou détourné du sujet. Les meilleurs portraits que j'ai faits en Ouzbékistan, je les ai pris après avoir passé au moins 20-30 minutes avec la personne : un vendeur du bazar qui me montrait ses épices, une tisserande de Margilan qui m'expliquait ses techniques, un berger de la région de Nurata qui m'avait offert du thé. La confiance se lit dans l'image.

Photographe accroupi au niveau du sol dans un bazar ouzbek, lumière dorée filtrant entre les étals de soieries

Ces instants de grâce photographique naissent de la patience et du respect. Pour préparer vos sujets de shooting, les artisans ouzbeks dans leurs ateliers offrent des univers visuels exceptionnels. Les randonnées dans le Tian Shan ouzbek ouvrent quant à elles des paysages naturels tout aussi photogéniques, loin des foules. Pour les photographes attentifs à l’impact de leur voyage sur les communautés locales, l’Ouzbékistan incarne un modèle d’hospitalité authentique.

Q : Quels réglages d'appareil recommandez-vous dans les intérieurs sombres des mosquées ?
R : Les mosquées ouzbèkes, et plus particulièrement les madrasas avec leurs cellules d'étudiants et leurs couloirs couverts, posent deux défis photographiques contradictoires : les contrastes extrêmes entre les zones très lumineuses (cours intérieures exposées au soleil) et les zones très sombres (arcades, niches décoratives intérieures) et la difficulté à photographier les mosaïques intérieures qui manquent parfois de lumière naturelle. Pour les premières, la solution est l'exposition manuelle ou la mesure spot sur les mosaïques colorées, en acceptant de bruler les hautes lumières de la cour. Pour les secondes, je travaille systématiquement en ISO élevés : ISO 3200-6400 sur un boîtier récent (Sony A7IV, Nikon Z6III, Canon R6 II) sans sourciller. Le bruit numérique à ces ISO est infiniment préférable au flou de bougé sur un sujet aussi précis que les détails d'une mosaïque. Je travaille à grande ouverture (f/2.8 ou f/4 maximum) et j'utilise un trépied compact dès que c'est autorisé. À Shah-i-Zinda, par exemple, certains couloirs entre les mausolées créent des jeux de lumière extraordinaires entre 10h et 11h, quand le soleil est encore assez bas pour éclairer les faïences à l'entrée des coupoles. Ces fenêtres durent 15-20 minutes. Préparez-vous à l'avance, prérégilez votre appareil avant d'entrer. Pour les mosquées et mausolées comme Bibi-Khanym ou Shah-i-Zinda, j'arrive toujours avec un plan de la lumière établi la veille.
Q : Qu'est-ce que Shah-i-Zinda offre de photographiquement unique par rapport aux autres sites ?
R : Shah-i-Zinda est mon site préféré en Ouzbékistan, et de loin. Il est plus intime que le Registan, plus humain, plus chargé d'émotion. C'est une nécropole, une avenue de mausolées construits sur neuf siècles (du XIe au XIXe siècle), et cette accumulation temporelle se lit dans les décors : chaque façade est un palimpseste de styles et de techniques différents. Ce qui est photographiquement unique à Shah-i-Zinda, c'est la profondeur de perspective que crée l'avenue centrale. En se positionnant à l'entrée de la montée d'escaliers, on obtient une ligne de fuite qui traverse cinq siècles d'architecture islamique en un seul cadre — les façades bleues se succèdent et se répètent à l'infini, chacune légèrement différente de la précédente. C'est une image qui se lit comme un poème. L'autre singularité de Shah-i-Zinda, c'est la présence régulière de pèlerins ouzbeks en prière — des femmes en robes colorées qui se prosternent devant les tombes, des vieillards en coiffes blanches qui récitent des prières à voix basse. Ces portraits spontanés, dans ce décor de céramiques bleues, sont parmi les plus beaux que l'on puisse faire dans le pays. La règle est de respecter les moments de prière (ne pas photographier pendant les génuflexions), de rester discret et de s'effacer dès qu'on est perçu comme gênant.
Q : Comment photographier les bazars et marchés sans déranger les commerçants ?
R : Les bazars ouzbeks — Siyob à Samarcande, Toqi Sarrafon à Boukhara, Chorsu à Tachkent — sont des merveilles sensorielles et photographiques. Mais ce sont aussi des lieux de travail, et les commerçants ne sont pas là pour poser pour les touristes. La première règle est de ne jamais photographier quelqu'un en train de négocier ou de compter son argent — c'est perçu comme extrêmement intrusif. La deuxième : commencer par acheter quelque chose. Même une petite dépense (épices, fruits secs, une pièce d'artisanat ouzbek) établit une relation de confiance et transforme un photographe-voyeur en client-invité. Après une transaction, il est naturel de demander la permission de photographier. La plupart des vendeurs acceptent et posent volontiers. Pour les scènes de marché sans sujet identifiable (étalages de grenade, tas d'épices colorées, ballots de soie), aucune autorisation n'est nécessaire. C'est là que le grand angle (24mm, 28mm) devient précieux : il permet de saisir l'ambiance générale sans isoler un individu. Pour les portraits de commerçants, je privilégie le 50mm ou le 85mm, qui donnent une perspective flatteuse et ne déforment pas les visages. Le téléphoto long (200mm et plus) dans un bazar, c'est non : il est agressif, il se voit, et il brise la dynamique de confiance qu'on a mis du temps à construire.
Q : Quel équipement emporter pour un voyage photo en Ouzbékistan ?
R : La question que tout photographe se pose et à laquelle je répondrai en disant : moins vous en emportez, mieux vous photographierez. Le sac lourd est l'ennemi de la mobilité, et la mobilité est la clé en Ouzbékistan. Mon kit actuel pour un voyage de 10-15 jours : un boîtier hybride full-frame performant en basse lumière (j'utilise un Sony A7IV), un zoom polyvalent 24-105mm f/4 pour 80% des situations, un 35mm f/1.8 léger pour les portraits et les ambiances de marché en basse lumière, et un 16-35mm f/4 pour les architectures. Un trépied carbone compact (Sirui T-025X ou équivalent) pour les longues poses et les mosquées. Deux batteries supplémentaires (la chaleur et le froid des montagnes épuisent les batteries plus vite). Une carte mémoire de secours. Et c'est tout. Pas de flash de reportage (l'éclairage naturel est suffisant 95% du temps et les flashs sont souvent interdits dans les sites). Pas d'objectif macro (les détails de mosaïques se photographient mieux en macro téléphonique). Pour les amateurs qui voyagent avec un smartphone de qualité (iPhone Pro, Samsung Ultra, Google Pixel) : n'hésitez pas, les résultats sont excellents en journée et les modes portrait sont très flatteurs pour les visages. Pour les références d'inspiration sur les incontournables touristiques à travers le monde, du Canada à l'Asie, les photographes de voyage professionnels convergent toujours sur les mêmes lieux magiques — Samarcande en fait toujours partie.

Artisan céramiste de Rishtan photographié dans son atelier, portrait en pleine lumière, pièces colorées en arrière-plan

Bien choisir où dormir en Ouzbékistan influence directement vos séances photo : les maisons d’hôtes traditionnelles avec leurs cours intérieures offrent des lumières douces et des décors authentiques que les grands hôtels ne peuvent pas égaler.

Q : Un conseil pour rapporter LE cliché qui résume l'Ouzbékistan ?
R : Si je ne devais donner qu'un seul conseil, ce serait : levez-vous avant le soleil. Ce conseil vaut pour n'importe quelle destination, mais il est particulièrement décisif en Ouzbékistan. Le Registan à 6h30, vide, baigné de lumière d'or, c'est une image que vous serez peut-être le seul à avoir. Les monuments ouzbeks — comme tous les grands monuments — ont été tellement photographiés qu'il faut soit trouver un angle vraiment inédit, soit les photographier dans des conditions lumineuses ou temporelles exceptionnelles. Les conditions lumineuses exceptionnelles se construisent en vous levant tôt. L'angle inédit se trouve en prenant le temps de tourner autour du monument, de vous accroupir, de vous allonger sur le sol, de chercher le reflet dans une flaque d'eau après la pluie. Mais au-delà de l'image architecturale parfaite, la photo qui résume vraiment l'Ouzbékistan pour moi est toujours un portrait. Le visage d'une vieille femme d'Ouzbékistan — ses yeux bridés, ses pommettes hautes, ses rides qui racontent trois quarts de siècle d'histoire soviétique et post-soviétique, son sourire absolument désarmant — c'est ça l'Ouzbékistan. Pas le Registan (bien qu'il soit magnifique), pas les minarets (bien qu'ils soient impressionnants). La clé pour rapporter ce portrait-là, c'est de passer du temps, de ne pas être pressé, d'accepter de manquer les monuments pour rester assis à discuter (par gestes) avec une grand-mère qui vend ses tomates au marché de Samarkand. Si vous avez lu l'interview de Dilnoza Karimova sur le voyage authentique en Ouzbékistan, vous savez déjà que ralentir est la philosophie fondamentale de ce pays.

Tableau comparatif — objectifs recommandés selon le sujet

ObjectifUsage recommandé
Grand angle (24mm, 28mm)Scènes de marché, ambiances générales sans sujet identifiable
35mm f/1.8Portraits et ambiances de marché en basse lumière
50mm ou 85mmPortraits de commerçants, perspective flatteuse
16-35mm f/4Architecture (mosquées, mausolées)
Téléphoto 200mm+À éviter dans les bazars — trop intrusif

Tableau récapitulatif — meilleurs moments et réglages selon Jean-Pierre Moreau

SujetMeilleur moment / réglage
Registan (Samarcande)Avant 8h ou coucher de soleil 19h-20h30 ; éviter midi (lumière plate)
Intérieurs de mosquéesISO 3200-6400, ouverture f/2.8-f/4, trépied compact
Shah-i-Zinda10h-11h, fenêtre de lumière de 15-20 minutes sur les mausolées
Portraits de commerçantsObjectif 50mm ou 85mm, jamais de téléphoto 200mm+
Kit photo recommandéBoîtier hybride + zoom 24-105mm f/4 + 35mm f/1.8 + trépied carbone

À retenir : selon Jean-Pierre Moreau, le meilleur conseil reste de se lever avant le soleil — le Registan à 6h30, vide et baigné de lumière dorée, offre une image que la plupart des visiteurs ne verront jamais.

Questions rapides — idées reçues sur la photo en Ouzbékistan

Idées reçues sur la photographie en Ouzbékistan

  • FAUX — La photographie est interdite dans tous les sites islamiques : dans la quasi-totalité des sites touristiques ouzbeks, la photographie est autorisée. Seules les mosquées en activité pendant la prière demandent discrétion et parfois interdiction.
  • VRAI — La lumière du matin est incomparable sur les façades de faïence : les bleus turquoise et les dorures réfléchissent la lumière rasante du lever du soleil d'une façon unique qui disparaît dès 9h en été.
  • FAUX — Un drone vous donnera les meilleures images : les drones sont soumis à une réglementation stricte en Ouzbékistan et sont interdits à proximité de tous les sites classés. Des amendes sévères sont prévues.
  • VRAI — Les commerçants du bazar apprécient qu'on leur montre leur photo sur l'écran : c'est un geste de partage qui crée immédiatement un lien et qui ouvre souvent la porte à d'autres clichés.
  • FAUX — Un appareil photo professionnel est indispensable : les smartphones actuels (iPhone Pro, Pixel 9 Pro) produisent des images remarquables en conditions optimales. Un bon photographe avec un téléphone fera de meilleures images qu'un photographe médiocre avec un boîtier plein format.

Conclusion — les 3 règles d’or du photographe en Ouzbékistan

Après quinze ans à photographier l’Asie centrale, Jean-Pierre Moreau distille son expérience en trois principes simples qui valent pour tout photographe, amateur ou professionnel, qui s’apprête à explorer l’Ouzbékistan avec un appareil ou un téléphone :

  1. La lumière d’abord, les monuments ensuite : en Ouzbékistan plus qu’ailleurs, la qualité de la lumière détermine la qualité de l’image. Un monument banal au bon moment de lumière deviendra extraordinaire. Un chef-d’œuvre architectural photographié à midi ne donnera qu’une image plate et sans âme. Organisez votre itinéraire autour des fenêtres de lumière, pas autour des horaires d’ouverture des musées. Nos guides sur Boukhara et les autres joyaux de la Route de la Soie vous aideront à planifier vos fenêtres de lumière.

  2. La permission, toujours : photographier les habitants sans leur accord est non seulement irrespectueux, c’est aussi contre-productif sur le plan artistique. La tension qu’on sent dans un sujet non consentant se voit dans la photo. La complicité d’un sujet qui a dit oui se voit aussi — et elle transforme une image ordinaire en portrait vivant.

  3. Moins d’équipement, plus de présence : le photographe chargé comme un mulet passe son voyage à gérer son matériel plutôt qu’à photographier. Choisissez un ou deux objectifs, un boîtier fiable, et consacrez votre énergie à l’observation et aux rencontres plutôt qu’à l’optimisation technique.

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